Ce matin, j’ai réveillé Daniele encore tout chaud de sommeil, de cette chaleur que seuls les petits enfants ont quand on les sort du lit et que, l’espace d’un instant, ils ne savent plus très bien où ils sont. Puis je suis parti en vitesse, à vélo, pour aller au travail. Rien de spécial, le matin de toujours. J’avais Avrai, de Claudio Baglioni, dans les oreilles, et je l’ai laissée filer en pédalant le long de la route que je fais chaque jour sans plus la regarder.
Avrai est une chanson qu’un père écrit pour un enfant qui vient d’arriver au monde. Elle ne raconte rien de précis, elle fait quelque chose de plus difficile : elle essaie de dire à l’avance tout ce que cet enfant rencontrera, les belles choses et celles de travers, et de les promettre comme on promet une chose qui ne dépend pas vraiment de soi. C’est un père penché sur l’avenir d’une personne qui vient à peine de commencer à respirer, et qui lui dit, en somme, je serai là. Une promesse que personne ne peut tenir jusqu’au bout, et qui vaut justement pour cette raison.
Pendant que je l’écoutais, pour la énième fois en vingt ans, il m’est arrivé une chose qui ne m’était jamais arrivée. J’ai compris que cette chanson, je la connaissais déjà avant de l’entendre. Son sens, je veux dire, pas ses mots. Mon père me l’avait remise il y a longtemps, et il l’avait fait sans l’écrire et sans jamais me dire, pas une seule fois dans toute sa vie, qu’il m’aimait.
Les choses tendres, mon père ne les a jamais dites. Il les a faites, un point c’est tout. Toute sa vie il a parlé une seule langue, celle des gestes, et les phrases que les autres pères s’autorisent de temps en temps, celles qu’on dit puis qu’on oublie, lui les a toujours sautées. Pas par froideur. Par une sorte de pudeur ancienne, je crois, l’idée que certaines choses dites à voix haute s’abîment, et que la seule façon sérieuse d’aimer quelqu’un, c’est d’être présent. Être là tôt le matin et tard le soir. Faire l’effort sans jamais le nommer.
Car c’est la part que, maintenant, en tant que père, je commence à voir pour la première fois. Mon père n’a presque rien eu de ce que moi j’ai eu. Il n’a pas eu l’instruction que j’ai eue, et il n’a eu ni l’espace ni la liberté de se tromper en sachant qu’il y aurait une deuxième chance pour se relever. La vie s’est posée devant lui, étroite, et dans cette vie étroite il en a construit une large pour moi. Il m’a fait faire des études, il m’a laissé libre d’essayer des chemins qu’on ne lui avait même pas montrés. Et le plus difficile n’a pas été de faire tout cet effort. L’effort, on le fait : on serre les dents et on le fait. Le difficile, ce pour quoi aujourd’hui je ne sais même pas comment on remercie, ç’a été de ne jamais me le faire peser. De ne jamais rien me dire. De me laisser grandir avec l’idée que tout cela était naturel et dû, alors que ça n’avait rien de simple.
Il ne m’a pas appris à parler d’amour. Il m’a appris ce que c’est, et il l’a fait de la manière la plus risquée qui soit, en me le laissant voir et en se fiant à ce que, tôt ou tard, je le comprendrais tout seul. Il m’a fallu quarante ans et un enfant à moi. Mais j’ai compris.
Il y aurait beaucoup d’exemples à raconter, mais ceux-là resteront entre lui et moi (et maman).
Il y a une chose que personne ne te dit avant, c’est que devenir père ne t’apprend pas d’abord à être père. Ça t’apprend à lire le tien, de père. Chaque nuit passée éveillé, chaque renoncement fait sans le raconter à personne, tout cela, tu ne le comprends vraiment que lorsque c’est toi, de l’autre côté, qui dois le faire. Et quand tu commences à le faire, tu te retournes, tu vois ton père qui l’a fait pendant des années en silence, pour toi, et une sorte de vertige te prend.
Daniele a trois ans. Il est blond, le portrait de sa mère, et il porte en lui une sérénité qui, certains matins, m’émeut sans prévenir, pendant que je lui attache ses chaussures ou que je le regarde manger, convaincu que le monde est un endroit bon. Il est serein d’une façon qui ne m’appartient pas, et c’est justement pour cela que je le regarde comme on regarde une chose presque miraculeuse. De mon caractère, en revanche, il a pris pas mal. Je le vois dans les détails, dans la manière qu’il a de se mettre en colère et de se perdre dans une chose au point d’oublier tout le reste.
Et voici la part qui me fait peur, autant la dire. À côté des choses de moi que j’aimerais lui laisser, il y a celle contre laquelle je me bats depuis toujours, ce poids qui, de temps à autre, vient s’asseoir sur ma poitrine sans demander la permission. La dépression, on ne la choisit pas, et on n’en parle pas volontiers, encore moins ici. Et parfois j’ai peur de la lui avoir transmise dans le sang, avec d’autres traits de caractère.
On pourrait penser qu’alors le mieux que je puisse faire pour lui, c’est de tout garder à l’intérieur, comme le faisait mon père, et de ne rien lui laisser voir. Mais ce n’est pas ce que je veux, et ce n’est pas non plus la vraie leçon de mon père. Sa leçon n’était pas de cacher la douleur. C’était de choisir, chaque jour, ce qu’on laisse parvenir à un enfant. Ce qu’il portait au-dedans, qui sait, il ne me l’a jamais dit et je ne le lui demanderai jamais. De tout ce monde-là, en lui, il ne m’est parvenu que le bien, parce que chaque jour il décidait que c’était le bien qui me parviendrait. Être père, c’est peut-être tout entier là, dans ce tri obstiné et quotidien. Tu n’es pas sans ombres. Tu décides seulement quelles ombres ne pas laisser tomber sur tes enfants.
Aujourd’hui, mon père est devenu un petit vieux. Je le dis avec tendresse, pas avec tristesse. Il s’est fait un peu plus petit et un peu plus lent (mais toujours plus rapide que nous autres), et le roc qu’il a toujours été pour moi est encore là, sauf que c’est maintenant un roc délicat. Il n’élève pas la voix, il ne l’a jamais élevée, et il continue de parler la seule langue qu’il connaisse, celle des actes, même maintenant que les actes qu’il peut encore faire sont plus petits et plus rares. Il y a quelque chose d’insupportablement doux à voir la personne la plus forte de ta vie devenir plus fragile et rester, sous la fragilité, exactement la même que toujours.
Ce billet, je ne le lui lirai probablement pas. Ce n’est pas notre manière, et le forcer trahirait justement ce qu’il m’a appris. Mais je l’écris quand même, et je le mets ici, là où d’habitude je parle d’autre chose, de code et de règles européennes, pour que l’instruction et les mots qu’il n’a pas eus et qu’il m’a donnés, eux, servent au moins à cela. À dire, une fois, à voix haute, la chose qu’il m’a apprise sans jamais la dire. Je l’aime. Profondément, et depuis toujours, même quand je ne le savais pas.
Et à Daniele, j’essaierai de la faire parvenir de la même manière, parce que c’est la bonne, celle qui marche vraiment. Par les actes, avant tout. Être là le matin quand je le réveille et le soir quand je rentre, et faire l’effort sans le lui raconter. Mais, à la différence de mon père, de temps en temps, je veux aussi la lui dire. Je veux qu’il la sente dans les gestes et que, parfois, il la sente aussi dans les mots, pour qu’il n’ait pas à attendre quarante ans et une chanson écoutée à vélo pour comprendre une chose qui était là depuis toujours. Parce que peut-être, et je l’espère, il sera différent de moi, et meilleur que moi.
Plaise au ciel.
❤️