Ceci est un raisonnement sur le nom que nous donnons aux technologies, et sur le poids de ce nom dans l’avenir d’un pays. Je parle surtout de l’intelligence artificielle, parce que c’est là qu’aujourd’hui la mise est la plus haute, et l’amorce vient d’un épisode d’Altri Orienti, le podcast de Simone Pieranni consacré à l’Asie, qui part d’une question en apparence seulement spécialisée, ce que la Chine entend quand elle dit intelligence artificielle. Altri Orienti, Ep. 176
L’objection matérialiste
La première objection à un tel propos est aussi la plus sérieuse, et il vaut mieux la garder en main pour tout le reste. Les mots ne construisent pas de data centers, ne gravent pas de plaquettes de silicium, n’entraînent pas de modèles, n’écrivent pas de politique industrielle. Un pays sans puces, sans énergie, sans capital et sans infrastructure peut choisir les plus beaux mots du monde et rester quand même à regarder. À force de parler de langue et d’imaginaires, on risque de faire précisément ce que l’Europe réussit le mieux, ennoblir avec des catégories raffinées une faiblesse matérielle : les autres construisent et nous interprétons, les autres investissent et nous distinguons.
L’objection contient une vérité qu’il ne convient pas de démonter, parce qu’aucune civilisation technologique ne tient sur le seul lexique. Le point intéressant commence un pas plus loin. Aucune civilisation technologique ne tient non plus sans lexique. Les mots ne remplacent pas la matière, ils décident de la façon dont une société dispose la matière à l’intérieur d’une vision. Ils décident si une technologie sera ressentie comme une menace ou comme une prothèse, comme un destin inévitable ou comme une marchandise quelconque. Et ils décident, avant cela, qui aura le droit d’en parler et qui devra seulement lui obéir.
Chaque civilisation a sa technique
L’épisode dont je pars sert exactement à montrer cela. Il soutient qu’il n’existe pas une seule idée de la technologie, neutre et valable pour tous, mais que chaque civilisation en porte une qui lui est propre, fille de son histoire et de son image du monde. C’est le sens du mot que Pieranni emploie, cosmotechnique : la façon dont une culture use de la technique dépend de la façon dont cette culture voit le monde et l’ordre des choses. Dite à propos de la Chine, l’idée sonne exotique, mais elle vaut aussi pour nous. Notre idée de la technologie elle aussi, qui nous semble la seule possible, est une position particulière qui a appris à se présenter comme universelle.
Le premier endroit où cette différence se voit, c’est la traduction. Le terme chinois 人工智能, que nous rendons par intelligence artificielle, ne coïncide pas parfaitement avec notre expression, et autour de ce décalage tourne un concept, Machine Decision is Not Final, qui s’en sert précisément pour remettre en question ce que nous entendons par artificialité et par intelligence, hors des lieux communs qui dominent le discours sur l’IA. Urbanomic
Musk et Jack Ma, deux grammaires
La scène qui tient tout ensemble date de 2019, à Shanghai, à la World Artificial Intelligence Conference, quand Elon Musk et Jack Ma se retrouvent sur la même estrade à discuter d’avenir. Ils ne ressemblent pas à deux entrepreneurs de caractère différent, ils ressemblent à deux façons opposées de penser la machine qui, pour quelques minutes, prennent forme humaine. Musk parle de superintelligence et de danger, d’une vie humaine à porter au-delà de la Terre, et va jusqu’à dire que nous pourrions n’être guère plus que le programme d’amorçage biologique d’une intelligence numérique destinée à nous dépasser. Jack Ma répond par un optimisme tout terrestre, l’IA n’est pas une menace, c’est un outil sorti de mains humaines, et il devrait servir à mieux nous comprendre et à mieux vivre ici. WIRED a raconté cette rencontre comme le dialogue entre un Ma bien plus confiant et un Musk convaincu que la machine surpasserait en intelligence même l’être humain le plus intelligent. WIRED
Il serait facile de les liquider d’une caricature, Musk prophète des catastrophes de la Silicon Valley et Jack Ma optimiste du capitalisme chinois. C’est une lecture commode, et elle perd ce qui compte, à savoir que leurs mots se meuvent à l’intérieur de deux grammaires différentes. Musk parle comme si l’intelligence artificielle était une créature capable de se détacher de nous et de nous regarder d’en haut, déjà plus rapide et plus vive. Jack Ma parle comme si la machine restait malgré tout à l’intérieur de l’horizon humain, une chose que nous avons inventée et avec laquelle nous pouvons donc cohabiter, et à laquelle nous pouvons demander des comptes.
Celle qui est artificielle n’est pas de l’intelligence
Sur le même nœud, en Italie, l’Accademia della Crusca est intervenue par un article au titre déjà explicite, Il nome (improprio) della cosa: quella artificiale non è intelligenza. Ce n’est pas la nostalgie de la langue d’autrefois et ce n’est pas l’habituelle guerre à l’anglicisme. C’est une thèse plus dérangeante : un nom faux n’est jamais innocent. Si j’appelle intelligence un système qui au fond calcule des probabilités, je lui offre une dignité mentale qu’il ne possède peut-être pas. Si la même chose, je l’appelais, comme le propose l’article, simulation artificielle de comportement humain, je la regarderais aussitôt avec moins d’enchantement et plus de prudence. Le nom ne se borne pas à désigner l’objet, il lui construit autour une scène, et à l’intérieur de cette scène il fixe qui peut entrer et à quelles conditions. Accademia della Crusca
Puisque la Crusca est de la partie, il vaut la peine de suivre une piste étymologique. Le mot intelligence vient du latin intelligere, qui est inter legere, c’est-à-dire choisir entre, saisir une chose en la distinguant de celles qui l’avoisinent. À la racine, en somme, intelligence veut dire tamiser. C’est le même geste que le blutoir, le tamis à farine que la Crusca choisit pour emblème afin de séparer la fleur de farine de la scorie. Appeler intelligence une machine, alors, n’est pas une simple constatation, c’est déjà un choix qui charrie avec lui une certaine idée de l’esprit, la pensée réduite au calcul et l’intelligence réduite à une quantité que l’on peut mesurer et faire croître. Discuter ce nom n’est pas du pinaillage. C’est le seul moyen que nous ayons de garder une main sur une technologie que nous ne produisons pas chez nous.
Deux scènes qui se font passer pour universelles
Chaque nom, disais-je, construit une scène, et les deux scènes aujourd’hui les plus puissantes ne sont nullement neutres. Dans la scène américaine, l’intelligence artificielle est à la fois frontière et risque pour la survie de l’espèce, et elle tourne autour de la figure du fondateur qui voit avant tous les autres. C’est un récit efficace parce qu’il réunit une sorte de religion laïque et un marché, avec le salut ou la fin du monde toujours au coin de la rue. Ce n’est pas un récit faux, c’est un récit local qui a eu la force de se faire passer pour universel. Dans la scène chinoise, du moins telle qu’elle émerge de ce débat, l’IA est plus volontiers un instrument de gouvernement et une démonstration de force technologique de l’État, à l’intérieur d’une planification qui dès 2017 a couché noir sur blanc un plan national avec des objectifs fixés à 2030. DigiChina, Stanford Celle-ci non plus n’est pas une essence éternelle de la Chine, c’est le produit d’une histoire industrielle et d’une compétition géopolitique précises.
C’est ici que le philosophe Yuk Hui redevient utile. Son idée de cosmotechnique sert précisément à démonter la conviction la plus enracinée de la modernité, celle pour laquelle il existerait une seule technique, neutre et universelle, identique partout et avec le même sens. La technique occidentale elle aussi, dit Hui, est une vision locale, née d’une certaine manière de séparer l’homme de la nature et de penser le monde comme une réserve à exploiter. Le paradoxe, c’est qu’au moment précis où nous prenons conscience de cette pluralité, le développement concret de l’IA va dans la direction opposée, concentré dans quelques entreprises et quelques lieux, avec très peu de langues et très peu d’imaginaires représentés. ICI Berlin
L’Italie importe, l’Europe régule
C’est depuis ce point qu’il convient de regarder l’Italie. Le problème italien n’est pas seulement que nous investissons peu, ou que nous avons peu d’échelle industrielle et peu de patience. Le problème, c’est que souvent nous ne produisons pas les mots avec lesquels penser notre technologie. Nous les importons. Nous les prenons à la Silicon Valley, nous les faisons passer par la langue des appels d’offres, nous les aplatissons dans les diapositives des ministères, puis nous les distribuons dans le système public comme des mots de passe pour accéder au futur. Numérique, innovation, transition, plateforme, écosystème : des mots qui semblent opérationnels et qui, à force d’être répétés, n’orientent presque plus rien.
Et pourtant un pays se façonne aussi ainsi, dans le vocabulaire de tous les jours de ceux qui l’administrent et de ceux qui l’enseignent. Si une administration publique traite l’intelligence artificielle comme une baguette magique pour réduire les délais et les coûts, elle construira un futur fait de raccourcis. Si elle la traite au contraire comme une infrastructure à comprendre et à gouverner, elle en construira un plus inconfortable mais plus solide. Le plus souvent, pourtant, elle ne la traite pas du tout, elle la nomme seulement pour cocher la case d’un financement, et alors le futur qui en sort n’est qu’une simulation administrative.
L’Europe, pour sa part, a choisi de donner un nom à l’intelligence artificielle surtout par le droit. L’AI Act, le règlement européen sur l’IA, est en vigueur depuis le premier août 2024 et s’applique par étapes, avec des échéances différentes pour les pratiques interdites, pour l’obligation de former ceux qui utilisent ces systèmes, pour les modèles à usage général et pour les systèmes à haut risque. Commission européenne Ce n’est pas un choix mineur. C’est la tentative de dire que la technologie n’est pas seulement puissance mais aussi responsabilité, et qu’elle doit rester compatible avec les droits des personnes et avec un contrôle humain réel. C’est peut-être l’une des très rares vraies positions géopolitiques que l’Europe parvienne à exprimer sur la technique.
Ici aussi, pourtant, il y a un risque, et c’est le revers de celui des Américains. Si l’Europe ne parle d’IA que dans la langue de la conformité, elle finira par réduire son imagination à une procédure. Elle régulera à merveille des technologies nées ailleurs, entraînées ailleurs, racontées ailleurs et vendues ailleurs, et elle fera ainsi une chose nécessaire et insuffisante en même temps. Parce qu’une civilisation ne peut pas se borner à fixer quels formulaires remplir avant d’utiliser le futur inventé par les autres, elle doit aussi décider quel futur elle veut rendre pensable.
La souveraineté linguistique
C’est à ce point que la Crusca cesse d’être un détail d’académiciens et devient un fait politique. Dans un pays sérieux, une discussion sur le nom de l’intelligence artificielle ne serait pas liquidée comme du pinaillage, elle entrerait dans les universités et dans les écoles, dans les ordres professionnels et dans les entreprises qui écrivent le logiciel pour les autres. Non pour imposer d’en haut un mot obligatoire, mais pour contraindre le pays à l’exercice qu’il évite depuis trop longtemps, penser avant d’adopter. Parce qu’adopter sans nommer veut dire subir, veut dire faire entrer chez soi une technologie déjà enveloppée dans la vision du monde de quelqu’un d’autre. Quand nous choisissons de dire AI au lieu de IA, nous ne choisissons pas seulement un sigle plus international, nous signalons à quel centre du monde nous reconnaissons l’autorité.
Rien de tout cela n’est une défense autarcique de la langue, qui serait ridicule. La souveraineté linguistique n’est pas le refus des mots étrangers, c’est la capacité de ne pas importer, avec les mots, sans s’en apercevoir, le monde entier qu’ils traînent derrière eux. Une langue vivante prend les mots des autres et les réinvente, une langue subordonnée se borne à les répéter. Et un pays qui répète longtemps les mots d’un autre finit, tôt ou tard, par en répéter aussi les priorités.
L’avenir d’un pays se décide au point où l’infrastructure et l’imaginaire se rencontrent. Il faut les data centers, mais il faut aussi savoir pourquoi nous les voulons et quelles dépendances nous sommes prêts à accepter en échange. Et il faut surtout l’école, parce que la façon dont un adolescent apprend aujourd’hui le mot intelligence décidera de la façon dont demain il acceptera, ou refusera, l’autorité d’une machine.
Un vocabulaire civil du futur
Le vrai sujet, alors, n’est pas de choisir entre Elon Musk et Jack Ma. Musk nous rappelle que la technique peut échapper à la mesure ordinaire de l’homme, et que tout ce que nous sommes capables de construire ne reste pas automatiquement sous contrôle. Jack Ma nous rappelle que la peur peut devenir une superstition qui bloque tout, et que la machine reste à l’intérieur d’une histoire faite de besoins et de travail humains. Ils voient quelque chose et déforment en même temps quelque chose, chacun depuis son point de vue, et l’ennui commence quand un seul point de vue prétend parler pour tous.
L’Italie devrait alors faire une chose à la fois plus humble et plus ambitieuse, se construire un vocabulaire technique du futur qui lui soit propre. Non un glossaire pour seuls experts, mais un lexique civil, où revenir à se demander ce que nous entendons vraiment quand nous disons automatisation, décision, responsabilité, erreur, contrôle humain, donnée, délégation. Le même médecin, le même juge, le même employé municipal et la même entreprise qui développe du logiciel pour les autres utiliseront les mêmes technologies, et n’auront pas pour autant à les vivre forcément avec le même imaginaire. Je le dis depuis l’intérieur de ce métier. Je fais l’architecte de la conformité dans une petite société de logiciel dans les Abruzzes, je construis des outils qui servent à savoir avec exactitude de quels composants est fait un système, et je passe mes journées, sur des plateformes pour la santé publique et dans le secteur juridique, à décider comment les choses s’appellent, parce que c’est le nom qui fixe l’architecture et la responsabilité que l’on prend, et donc en définitive ce qui sera vraiment construit.
C’est pourquoi la conformité, si on la prend au sérieux, n’est pas de la bureaucratie. C’est une forme appliquée d’humanisme, la tentative de ne pas laisser la puissance se séparer du sens. C’est le moment où une société dit à une technologie qu’elle peut entrer, mais pas sans un nom, et qu’elle peut aussi courir, mais pas sans répondre du monde qu’elle est en train de construire.
Peut-être la question la plus importante n’est-elle pas ce que l’intelligence artificielle fera à l’Italie. Cette question nous met déjà dans la mauvaise position, comme si le futur était un orage en provenance d’une server farm lointaine, à subir et c’est tout. La vraie question est autre, avec quels mots l’Italie veut rendre gouvernable et discutable sa propre transformation technique. Parce qu’un pays qui ne donne pas de nom à son avenir ne l’évite pas pour autant, il le reçoit déjà nommé par d’autres, avec à l’intérieur du mot une hiérarchie déjà décidée, qui invente et qui se borne à intégrer, qui définit et qui se borne à traduire.
Le futur commence avant la technologie. Il commence à l’instant où une communauté trouve, ou perd, les mots pour dire ce qu’elle est en train de devenir.
Ce qu'il faut retenir
Les mots ne construisent pas de data centers, mais ils décident de la façon dont une société dispose la matière à l’intérieur d’une vision. Ils établissent si une technologie sera ressentie comme une menace ou comme une prothèse, et avant cela qui aura le droit d’en parler et qui devra seulement lui obéir.
Il n’existe pas une seule idée de la technique, neutre et valable pour tous. C’est la cosmotechnique de Yuk Hui : notre technologie elle aussi, qui nous paraît la seule possible, est une position locale qui a appris à se présenter comme universelle.
Un nom faux n’est jamais innocent. Appeler intelligence un système qui au fond calcule des probabilités lui offre une dignité mentale qu’il ne possède peut-être pas. Discuter ce nom n’est pas du pinaillage, c’est le seul moyen que nous ayons de garder une main sur une technologie que nous ne produisons pas chez nous.
L’Italie souvent ne produit pas les mots avec lesquels penser sa propre technologie : elle les importe de la Silicon Valley, les aplatit dans la langue des appels d’offres et les distribue comme des mots de passe pour accéder au futur. Un pays qui répète longtemps les mots d’un autre finit par en répéter aussi les priorités.
L’Europe a choisi de nommer l’IA par le droit, et l’AI Act est peut-être la seule vraie position géopolitique qu’elle parvienne à exprimer sur la technique. Mais si elle n’en parle que dans la langue de la conformité, elle réduira son imagination à une procédure : elle régulera à merveille un futur inventé ailleurs.
Questions & réponses
Qu'est-ce que la cosmotechnique ?
C’est un concept du philosophe Yuk Hui, repris dans le podcast Altri Orienti de Simone Pieranni. Il désigne l’idée qu’il n’existe pas une seule technique neutre et universelle, identique partout, mais que chaque culture use de la technique à partir de la façon dont elle voit le monde et l’ordre des choses. La technique occidentale elle aussi, dit Hui, est une vision locale, née d’une certaine manière de séparer l’homme de la nature et de penser le monde comme une réserve à exploiter. La conséquence dérangeante, c’est que notre idée de la technologie, qui nous semble la seule possible, n’est qu’une position particulière qui a appris à se présenter comme universelle.
Pourquoi l'Accademia della Crusca dit-elle que « celle qui est artificielle n'est pas de l'intelligence » ?
Dans un article intitulé « Il nome (improprio) della cosa: quella artificiale non è intelligenza », la Crusca soutient une thèse plus dérangeante que l’habituelle guerre à l’anglicisme : un nom faux n’est jamais innocent. Appeler intelligence un système qui au fond calcule des probabilités lui offre une dignité mentale qu’il ne possède peut-être pas. Le mot intelligence vient du latin intelligere, c’est-à-dire inter legere, choisir entre, tamiser : le même geste que le blutoir, le tamis à farine que la Crusca choisit pour emblème. Appeler intelligence une machine est déjà un choix, qui charrie avec lui la pensée réduite au calcul et l’intelligence réduite à une quantité que l’on peut mesurer et faire croître.
Qu'entend la Chine quand elle dit intelligence artificielle ?
Le terme chinois 人工智能, que nous rendons par intelligence artificielle, ne coïncide pas parfaitement avec notre expression, et autour de ce décalage tourne une réflexion qui remet en question ce que nous entendons par artificialité et par intelligence. Dans la scène chinoise, du moins telle qu’elle émerge du débat dont part cet essai, l’IA est plus volontiers un instrument de gouvernement et une démonstration de force technologique de l’État, à l’intérieur d’une planification qui dès 2017 a couché noir sur blanc un plan national avec des objectifs fixés à 2030. Ce n’est pas une essence éternelle de la Chine, c’est le produit d’une histoire industrielle et d’une compétition géopolitique précises.
Qu'est-ce que la souveraineté linguistique ?
Ce n’est pas une défense autarcique de la langue, qui serait ridicule, et ce n’est pas le refus des mots étrangers. C’est la capacité de ne pas importer, avec les mots, sans s’en apercevoir, le monde entier qu’ils traînent derrière eux. Une langue vivante prend les mots des autres et les réinvente, une langue subordonnée se borne à les répéter. Et un pays qui répète longtemps les mots d’un autre finit, tôt ou tard, par en répéter aussi les priorités.
L'AI Act suffit-il à donner à l'Europe une position sur la technologie ?
L’AI Act, en vigueur depuis le premier août 2024 et appliqué par étapes, est peut-être l’une des très rares vraies positions géopolitiques que l’Europe parvienne à exprimer sur la technique : il dit que la technologie n’est pas seulement puissance mais aussi responsabilité. Mais il y a un risque, le revers de celui des Américains. Si l’Europe ne parle d’IA que dans la langue de la conformité, elle finira par réduire son imagination à une procédure, et régulera à merveille des technologies nées ailleurs, entraînées ailleurs et racontées ailleurs. Une civilisation ne peut pas se borner à fixer quels formulaires remplir avant d’utiliser le futur inventé par les autres, elle doit aussi décider quel futur elle veut rendre pensable.